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AVS - LPP

Les bonimenteurs

Il y a quelques semaines l’OFAS confessait une erreur de 14 milliards sur les prévisions ayant servi à justifier l’adoption de la réforme « AVS 21 ». À l’approche de la votation sur la réforme du deuxième pilier, fixée ce dimanche, cet aveu provoquera-t-il un sursaut populaire ? 

On aurait pu presque en rire si cela n’avait pas produit des conséquences aussi néfastes : en l’occurrence, un an de travail supplémentaire infligé aux femmes, au prétexte d’éviter la faillite future de l’AVS. 

Or comme par le passé les estimations de l’OFAS, fondement proclamé indiscutable de l’adoption de la réforme « AVS 21 », se sont en réalité révélées grossièrement erronées. 4 milliards de surestimation des dépenses pour l’année 2033, 14 milliards en cumulant les erreurs annuelles sur dix ans (selon les dernières informations de l’OFAS, l’erreur serait en fait de l’ordre de 2,5 milliards).

Fautes de calcul, mauvaises formules, nous dit l’OFAS. Pourquoi pas. Après tout la discipline des statistiques appelle assurément un niveau de compétence élevé. Mais peut-on vraiment en rester à la seule critique de la bévue scientifique ? 

Ce serait hélas manquer l’essentiel et en particulier omettre les problématiques structurelles affectant le travail de l’OFAS. Le manque de moyens fait évidemment partie de celles-ci et n’est sans doute pas étranger aux erreurs constatées. Comment mener sa mission à bien avec toujours moins ? C’est la question que doivent se poser nombre de services étatiques en contexte néolibéral : l’OFAS n’y fait guère exception. En démocratie, la complexité des enjeux requiert de la transparence, parfois des clarifications statistiques. Sous-doter les organismes en charge de la production de ces informations essentielles, c’est consentir à la dégradation du débat public. En dernière analyse, ce sont une fois de plus les citoyens, mal-informés, qui sont lésés et paient pour des erreurs directement attribuables à des choix politiques austéritaires et antidémocratiques de la part de nos classes dirigeantes.

S’attarder sur le budget insuffisant de l’OFAS ne suffit toutefois pas à expliquer entièrement ses approximations répétées en ce qui concerne les caisses de l’AVS. Car quand bien même exempts d’erreurs (ou malgré les corrections apportées), les chiffres alarmistes publiés pour prouver les défaillances de l’AVS ne trouvent que rarement une confirmation empirique.

C’est ici peut-être le lieu de faire un autre rappel salutaire : à rebours du mythe de l’objectivité, la production de statistiques est une affaire toujours hautement politique, c’est-à-dire toujours située idéologiquement parlant. Les modèles construits reposent sur des hypothèses souvent contestables, pour la plupart dépendantes de facteurs difficilement prévisibles et dont la pondération trahit un certain positionnement politique. Autrement dit, les projections des futurs paramètres démographiques, économiques, migratoires, tous déterminants pour le futur de l’AVS, sont largement incertaines et tributaires de l’éventail des politiques publiques qui sera mis en œuvre à l’avenir. Or c’est précisément là que le bât blesse : de tous les scenarii conçus par les analystes de l’OFAS, aucun n’envisage des politiques en mesure de rompre ces prochaines années avec le cadre néolibéral et ses préceptes austéritaires. Et d’une certaine manière, comment leur jeter la pierre ? Dans le contexte de la contre-révolution capitaliste en cours, parier sur la mise en œuvre d’une politique un tant soit peu plus sociale apparait pour le moins audacieux, pour ne pas dire complètement farfelu. 

Mécaniquement alors l’augure résultant de prévisions basées sur l’acceptation tacite du statu quo politique ne peut être que sombre : pas de redistribution fiscale de la part des plus riches pour financer le système, pas de lutte efficace contre le chômage, pas de hausse importante du taux de cotisation sociale, pas d’augmentation des salaires ni de lutte efficace contre la discrimination en la matière. En bref, pas de recettes suffisantes en vue pour contrer les dépenses provoquées par l’allongement de l’espérance de vie. Dès lors, l’AVS se retrouve artificiellement asséchée et pour éviter sa supposée « banqueroute » la solution préconisée – commode pour les libéraux – ne fait pas mystère : il faut allonger la durée du temps de travail.

Ainsi qu’une division de l’administration de l’Etat bourgeois, en l’occurrence l’OFAS, volontairement appauvrie et idéologiquement acquise à la pensée néolibérale, fournisse clé en mains des chiffres favorables ou a minima utiles aux intérêts et à la propagande du camp bourgeois n’a de ce point de vue rien de surprenant. La statistique présentée comme objective et simultanément point d’appui stratégique d’une politique de classe, menée par un Etat de classe, est le leitmotiv de chacune des réformes des retraites adoptées depuis 40 ans sur le Vieux-Continent. Le contexte social suisse étant le même que dans le monde entier, soit celui de l’hégémonie néolibérale, que des fonctionnaires fédéraux reproduisent consciemment ou non, par réelle adhésion politique, pure routine intellectuelle (et socialisation professionnelle) ou profonde résignation, cette vision du monde via leurs travaux apparait tout à fait plausible.

C’est pourquoi, pour leurs difficultés techniques de production comme pour leurs probables biais idéologiques, il aurait fallu d’emblée relativiser la fiabilité ces chiffres. Responsabilité incombant bien sûr à la contre-expertise, chercheuses et chercheurs académiques notamment, dont l’engagement dans le débat public se fait maintenant plus urgent que jamais pour contrer les effets néfastes de la doxa capitaliste et démontrer que le financement pérenne de l’AVS, si tant est qu’il soit menacé à l’avenir, peut être assuré par des méthodes plus justes que celles prônées par la bourgeoisie. Mais responsabilité aussi et surtout des médias, supposés garants du pluralisme, qui hélas ne manquent jamais une occasion d’invisibiliser et marginaliser les points de vue non conformes au récit dominant.

Après l’adoption d’« AVS 21 », les partis bourgeois, PLR et UDC en tête, peuvent certes hypocritement déplorer la tutelle dysfonctionnelle de l’OFAS par les ministres « socialistes » Berset puis Schneider, leur imputer même la responsabilité dans ce fiasco, il n’en demeure pas moins que ces chiffres erronés leur auront été en vérité plus que profitables. Ils leur auront permis de brandir la menace catastrophiste du chaos économique de l’AVS, escamotant astucieusement ses résultats excédentaires les plus récents. Ils leur auront également laisser tout loisir de plaider pour le rallongement de la durée du travail, érigé au rang d’unique solution capable de parer au désastre annoncé. De son côté, loin de constituer un adversaire, le feint « socialisme » du très droitier conseiller fédéral Berset (aka le « macroniste helvète ») aura encore une fois été d’un précieux secours pour promouvoir la prétendue urgence de pareille réforme. Là réside également la force d’un néolibéralisme qui, dans sa mission de destruction des conquis sociaux d’après-guerre, est parvenu à estomper les frontières partisanes et à convertir à ses dogmes une grande partie de la « gauche » (gauche qu’il faut désormais résolument convenir d’appeler gauche de droite).

Que faire de ces quelques considérations ? En premier lieu reconnaitre à sa juste valeur le scandale démocratique que constitue cette affaire. Non pas que la démagogie et les manipulations fassent figure de scoops dans le combat politique. La tactique est notamment bien connue des militants de gauche, rompus aux nombreuses méthodes déloyales de la bourgeoisie et de ses médias. Mais peut-on en dire autant du reste des citoyennes et citoyens ayant voté ? Quid des moins aguerris, des votants occasionnels ou peu politisés, des modérés qui continuent d’accorder une confiance démesurée à la communication gouvernementale ? Peut-on vraiment certifier que le colportage de ces chiffres mensongers dans les médias, pendant les débats, dans le message du CF et jusque dans son fameux livret rouge (« la brochure des Explications du Conseil fédéral » censée présenter les enjeux et arguments de la votation), n’a eu aucune incidence sur leurs votes et donc sur le résultat extrêmement serré du scrutin ? Le doute est d’autant plus permis que cette campagne propagandiste a été principalement menée par le Conseil fédéral, dont le pouvoir symbolique est particulièrement puissant dans notre pays. 

Sauf à dépolitiser la question, la réponse à cette confiance mutilée ne peut donc consister en une énième absurde et inconséquente enquête administrative, laquelle aboutira seulement à désigner à la vindicte des boucs-émissaires, à faire éventuellement sauter des fusibles (vite remplacés), mais sans jamais corriger l’affront commis.

Non, pour remédier à la situation la tromperie doit se solder par l’annulation pure et simple du scrutin (et non déboucher sur un plaidoyer pour l’organisation d’une nouvelle votation). L’ampleur de la « fraude », sa diffusion importante au sein de la population, sa légitimation par la plus haute autorité du pays, les résultats dans un mouchoir de poche, la gravité de l’enjeu, l’ensemble de ces faits la réclame. Il en va de la confiance en la démocratie et du respect de la Constitution fédérale. En Suisse, la libre formation de l’opinion des citoyens et des citoyennes et l’expression fidèle et sûre de leur volonté doivent être garanties (art. 34 al.2 Cst). Il va sans dire que cette exigence minimale n’a pas été respectée en l’espèce. La bourgeoisie n’a de cesse de louer la grandeur de notre démocratie : depuis les révélations, son indifférence à l’égard de la manipulation de la souveraineté populaire, sa réticence à soutenir l’invalidation du scrutin, prouvent une fois de plus son hypocrisie et son attachement tout relatif à la qualité de la vie démocratique. Dès lors elle peut bien continuer à s’offusquer du médiocre travail de l’OFAS, ses mots ne dupent personne. 

A côté de cette revendication essentielle, il y a lieu d’espérer que la déconvenue serve d’avertissement à la population pour les votations futures. En politique l’insincérité des bourgeois n’est pas l’exception mais bien la règle. Les chiffres sur lesquels ils s’appuient n’ont rien d’indiscutables : ils sont le fruit de leur réflexion limitée, circonscrite à la satisfaction de leurs propres intérêts et donc à la nuisance des intérêts des travailleurs qu’ils exploitent. Or depuis son adoption l’AVS constitue une épine dans le pied du capital ; répartition, solidarité, redistribution, insoumission au marché, elle est littéralement sa némésis. En matière de financement des retraites comme ailleurs, le champ des possibles est donc bien plus vaste que ce que le système politico-médiatique promeut. La gauche politique, syndicale, associative et académique a un rôle essentiel dans cette prise de conscience : en s’organisant pour créer des collectifs capables de présenter ses chiffres et ses préconisations, ou pour développer des médias en mesure de diffuser ses informations au grand public, elle pourra démontrer qu’une société plus juste, égalitaire et solidaire est toujours possible. 

Après l’acceptation de la 13ème rente AVS, ce dimanche sera-t-il le second chapitre d’un sursaut espéré ? Malgré les promesses de la droite, la réforme LPP 21 est bien une nouvelle attaque contre les travailleuses et travailleurs. Ceux-ci n’ont aucun intérêt à cotiser davantage, soit à perdre du salaire direct, pour obtenir une rente plus faible. C’est pourtant ce que l’abaissement du seuil d’accès et du taux de conversion entraineront. Les mesures compensatoires sont anecdotiques et auront des effets pervers en particulier pour les employés à temps partiel qui se verront imposer des taux et salaires en deçà du seuil d’accès LPP. Depuis des décennies, le système par capitalisation du deuxième pilier montre ses limites. Les paris faits sur les marchés avec nos cotisations, épargne forcée par excellence, ne permettent aucunement d’assurer des rentes convenables. La réforme en question ne vise pas à améliorer la situation, elle vise à faire gonfler l’assiette de cotisations versées par les salariés pour que les prédateurs de la prévoyance vieillesse continuent de se gaver.

 

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