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Palestine
Annus horribilis
« La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de tout mal, de toute oppression et de toute violence, et en jouissent pleinement. »
L. Trotsky
Un an de génocide à Gaza, un an de dévoilement. Quant à l’ampleur de l’hypocrisie de notre monde, de ses sacrosaintes valeurs, de ses élites et ses institutions révérées, de son imaginaire glorifié, de ses défenseurs zélés.
La faillite morale, intellectuelle, politique de l’Occident est totale. Le soutien inconditionnel, la complicité, pour ne pas dire dans les cas de certains gouvernements (états-unien et allemand au premier chef), la participation active à l’entreprise d’extermination conduite par l’Etat sioniste d’Israël sont injustifiables, impardonnables. Pas même au nom de la lutte contre le terrorisme, terminologie éculée dont on sait ce qui constitue l’attrait majeur de son usage pour les va-t-en-guerre : une inconsistance théorique, entrainant une disposition favorable à l’instrumentalisation politique et ouvrant généralement la voie aux pires des massacres. Plus de 100’000 gazaouis génocidés, des milliers de cisjordaniens persécutés par des colons enragés, des libanais désormais pris pour cibles, le crédo « Israël a le droit de se défendre », invoqué à tout-va par nos classes dirigeantes depuis 12 mois, continue de justifier une infamie après l’autre. Seule l’immunité tacite protégeant de tout temps nos gouvernants occidentaux a pu leur garantir de pratiquer en toute impunité l’apologie du génocide. Le niveau d’indignité atteint, stupéfiant depuis une année, n’aura donc probablement aucune répercussion judiciaire pour ces panégyristes du crime contre l’humanité. Aux yeux d’une large partie du monde cependant, la culpabilité morale et politique de ces gens ne fait aucun doute, et leur disqualification est historique. Car à quelle légitimité peuvent prétendre des individus capables de couvrir, d’encourager, voire de participer aux abominations observées à Gaza ? La honte de l’humanité porte des noms, les coupables affichent des visages : ce sont ceux de ces criminels aux mains couvertes du sang d’innocents, qui alimentent la boucherie tout en feignant de la déplorer, puis sans sourciller osent encore arguer de quelques qualités supérieures pour prétendre nous diriger. Ce sont aussi ceux des marchands d’armes et autres profiteurs de guerre, voyant dans la tuerie d’enfants une mine d’or inestimable. Ce sont enfin ceux du « quatrième pouvoir » médiatique, lequel a démontré une nouvelle fois n’avoir en fait rien d’un contre-pouvoir et tout d’un fidèle serviteur de l’officialité, quand bien même celle-ci se révèle génocidaire. Les coupables sont donc clairement identifiés. Au moment de la reddition des comptes, il est à espérer que la mémoire collective des peuples entrés en rébellion s’en rappellera.
C’est là peut-être le seul point positif du tour ignoble qu’ont pris les évènements depuis le 7 octobre 2023, ou plutôt un motif d’espoir : en tant qu’elle est le récit continu de la violence arbitraire exercée contre l’altérité méprisée ; de l’assouvissement d’intérêts, de la dépossession et de l’accaparement par l’assassinat de vies dévaluées ; en tant qu’elle est le témoignage du sacrifice constant et organisé d’une partie du monde au profit d’une autre jugée inférieure, l’histoire de l’impérialisme occidental offre régulièrement, et à chaque génération au moins, la possibilité de prendre conscience de la monstruosité du monde dont il est le promoteur.
Cette opportunité a été saisie par une partie de la jeunesse mondiale, la plus éveillée politiquement, qui a bien compris que dans le combat pour la Palestine se joue bien davantage encore. Qu’il est en fait affaire de renversement, et pourquoi pas de révolution, à l’échelle internationale. La lutte palestinienne, par son histoire centenaire d’injustice et de résistance, est la porte d’entrée idoine vers une critique radicale du monde colonialiste, capitaliste, impérialiste et raciste dans lequel nous évoluons toutes et tous. De ce carcan aux allures d’éternel qui a jusqu’ici déterminé le sort de l’humanité opprimée. En effet, la question palestinienne est aujourd’hui la voie la plus directe vers la mise en cause absolue, sans concession, de l’iniquité de l’ordre global. Pourquoi ? Parce qu’elle est le symbole du pire : à un niveau régional, le produit catastrophique des ambitions des « démocraties libérales » du Nord, rendu possible par la complicité intéressée des régimes despotiques locaux. En même temps, elle est la promesse du meilleur : la Palestine est le carrefour de la solidarité internationale des peuples dominés, dont l’alliance – si scellée pour de bon – serait à même de défaire le colon sioniste, son protecteur occidental emmené par un hégémon américain déclinant (et par conséquent plus dangereux encore), ainsi que leurs alliés tyranniques du Sud. Dans la libération de la Palestine est contenue la première étape vers l’émancipation régionale. Par celle-ci s’embrayera la délivrance mondiale.
En Europe, ce potentiel subversif déclenche évidemment la panique de tous les tenants de cet ordre, qui pressentent à juste titre qu’avec le combat pour la Palestine, c’est la boîte de Pandore qui s’ouvre. Car dans la conscience politique aiguisée de cette jeunesse les liens se font et les tabous sont levés. Pour elle, il devient évident que le racisme anti-arabe et antimusulman qui s’exprime horriblement dans la sauvagerie impérialiste au Levant se décline similairement sous nos latitudes, en des formes et degrés spécifiques, à travers l’islamophobie d’Etat, les discriminations et les violences systémiques contre les étrangers et les descendants d’immigrés. Il lui est certain qu’en définitive vaincre l’impérialisme et le capitalisme implique de lutter contre le racisme qui divise les segments blancs et racisés du prolétariat. L’antiracisme est le chemin non-négociable vers l’émancipation des dominés, une des clés de voûte du nouveau bloc hégémonique qu’ils entendent construire. Telles sont quelques-unes des leçons provocantes que cette jeunesse internationaliste a en tête.
De là le ressentiment, la haine même, déployée à l’égard de cette « avant-garde » qui non seulement comprend trop bien le monde dans lequel elle vit mais qui a en outre le culot de vouloir le transformer. De cette impudence typique de cette jeunesse, c’en est trop pour nos classes dirigeantes, conscientes que leurs privilèges « bourgeois-blancs » reposent sur la préservation de ce capitalisme racial. C’en est trop également pour leurs chiens de garde médiatiques, éditocrates en tête, qui en bon opportunistes ont saisi tous les bienfaits matériels et symboliques qu’ils pouvaient retirer de leur fonction d’avocats du système – la fréquentation du gotha, les coulisses du pouvoir, les collusions, la visibilité croissante, l’ascension sociale. C’est donc logiquement inquiets que ces arrivistes voient poindre dans le développement de cet esprit critique la potentielle ruine de leur carrière. Le journalisme dit « modéré », lui aussi, en a assez de ce « raffut pro-palestinien » qui le critique tant. Il voudrait continuer à se cacher derrière la nuance et la neutralité pour mener sereinement sa mission de désinformation. Mais sa partialité et sa lâcheté ont été percées à jour, et les questions qui fâchent se multiplient : sa « prudence » commande-t-elle en effet de reprendre sans ambages la propagande israélienne ? Son « objectivité » revendiquée implique-t-elle vraiment de minimiser les chiffres, de censurer les images du carnage en cours, de dénier rendre un hommage sincère aux confrères palestiniens assassinés ? Son corporatisme médiatique, d’ordinaire si prompt à dénoncer les violences faites aux collègues, ne serait-il pas « whites only » ? Dans le lot des rognes anti-palestiniennes, il en y a évidemment certaines plus navrantes que d’autres. Suffit-il de penser au ras-le-bol qui s’étend aux rectorats d’université, offusqués de constater que certains étudiants les ont pris aux mots, que les valeurs humanistes et la pensée critique fièrement promues dans la charte de leur institution ne sont pas vouées à rester lettre morte, mais sont susceptibles de s’incarner concrètement, au risque d’heurter le sens commun réactionnaire. Ainsi, sous l’effet du traumatisme de leur découverte (et de la pression politique et médiatique ?), voilà que les bureaucrates se mettent à reléguer la liberté académique au placard pour emprunter les méthodes des plus dévoués censeurs.
Au portillon, prêts à cracher leur venin, se bousculent donc les détracteurs en tout genre, tandis qu’en haut lieu s’organisent les répressions de tout type. Il y a cependant quelque chose de réconfortant à observer les levées de bouclier de cette légion d’horrifiés (qui se vivent, sans rire, comme une minorité de résistants…) Confronté à leur vision du monde mortifère, se renforce le sentiment d’être dans le juste, le vrai. Il y a une forme d’ironie aussi à noter la présence, parmi ces indignés, d’anciens « révolutionnaires » que l’échec provisoire de transformation du monde au siècle dernier a frustré au point de faire d’eux des acteurs centraux de la réaction. Un tel naufrage intellectuel ne peut que servir d’avertissement à tous ceux que la lutte désespère : y renoncer s’avère nettement pire.
Aussi, face aux tentatives de muselage et aux calomnies, comme devant l’indifférence de trop larges parties de la population occidentale, on ne peut dès lors être qu’admiratif de cette jeunesse insoumise. Que l’encourager et la soutenir dans ces revendications. En refusant ce silence assourdissant ignorant les affreuses nouvelles en provenance de la Palestine et du Liban, en militant en faveur des droits des Palestiniens, de la délivrance des juifs – Israéliens ou de la diaspora – des griffes du sionisme, contre les ingérences occidentales, pour la coexistence pacifique de ces peuples au sein de nouvelles institutions étatiques ; en faisant de ce combat un point d’appui fondamental contre le racisme anti-arabe et l’islamophobie, contre l’antisémitisme et son instrumentalisation odieuse, cette jeunesse révoltée ne se tient pas seulement droite dans ses bottes ; d’où qu’elle vienne, elle sauve l’honneur du monde.
Dans ses fameux Discours de Suède de 1957, Camus énonçait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » On pouvait lire dans cette proposition, stylistiquement remarquable, une forme de désillusion vis-à-vis des évènements du siècle et leur tournure dramatique. Après deux conflits mondiaux et des crimes de masse inouïs, le début de la guerre froide et une menace latente d’anéantissement nucléaire, la réalité sordide du stalinisme entachant l’alternative communiste, le bon sens ne commandait-il pas d’abandonner toutes velléités de transformation radicale du monde ? Le souci d’éviter de nouveaux carnages ne poussait-il pas urgemment à redimensionner ses ambitions, c’est-à-dire préserver ce qui existait plutôt que de persister dans des combats idéologiques humainement si coûteux ? C’est de cette mission solennelle que l’auteur investissait ses contemporains. Mais la résignation camusienne ne s’expliquait pas uniquement par l’analyse froide et informée de la conjoncture historique. Elle charriait surtout les insuffisances politiques du penseur. Certes nul ne peut contester que c’est au nom d’un humanisme sincère que Camus souhaitait empêcher que le monde ne se défasse, mais un humanisme avant tout idéaliste, abstrait, et ignare des conditions matérielles en vigueur au sein dudit monde à sauver. Car au bout du compte se battre pour préserver ce dernier signifiait vouloir le conserver, c’est-à-dire consentir implicitement au maintien des structures capitalistes, des logiques impérialistes et des systèmes coloniaux en place. Et avec ces sources d’oppression toujours intactes persistait alors leur violence intarissable à l’égard des dominés. À ces injustices et souffrances induites par sa défense du statu quo le raisonnement de Camus demeura aveugle, se contentant de prôner des idéaux – l’engagement, la paix, la non-violence, la liberté, la solidarité, la révolte, l’universalisme – mais sans jamais examiner leurs conditions de réalisation in situ, et les nombreux obstacles matériels leur faisant barrage, au premier rang desquels la lutte des classes. Il n’apporta par conséquent aucune réponse satisfaisante sinon celle de favoriser l’apathie politique en excluant hâtivement la possibilité de penser une autre voie collective d’émancipation et de transformation révolutionnaire de l’ordre social. En cela et à son corps défendant, l’homme révolté, se fit ironiquement le parfait allié des conservateurs.
Pourquoi ce détour surprenant par Camus dans une contribution centrée sur le génocide à Gaza ? Parce qu’on retrouve au sein de la gauche coloniale occidentale peu ou prou les mêmes inconséquences politiques. Ces tares, on a pu les observer gangréner le débat public ces derniers mois : les appels incantatoires à la paix, évitant soigneusement de plaider pour la décolonisation complète de la Palestine ; le rejet réflexe de la violence d’où qu’elle vienne, renvoyant dos-à-dos, dans une symétrie insupportable, les crimes du colonisateur et ceux du colonisé ; le refus de toute analyse matérialiste du mouvement sioniste et des structures oppressives qu’il a instaurées ; l’emploi de l’antisémitisme comme un anathème pour décrédibiliser les voix décoloniales (y compris juives antisionistes accusées d’être animées d’une « haine de soi ») ; la promotion d’un universalisme paternaliste et confiscatoire, privant de parole les vrais opprimés. Camus fut l’idiot utile des crimes du colonialisme français en Algérie comme la gauche modérée contemporaine constitue celui des atrocités sionistes en Palestine. L’humanisme colonial est leur trait d’union. Aussi, faut-il vraiment s’étonner que la seconde se réclame si souvent de la pensée du premier ?
Par sa radicalité assumée, la jeunesse mobilisée pour Gaza affiche heureusement sa rupture avec les divers angles morts exposés. Tout en critiquant les erreurs du passé, elle comprend l’urgence de réhabiliter le geste révolutionnaire, de renouer avec son ambition démesurée mais si féconde, d’engager le bras de fer. Car dans sa tête une chose est sûre, du fatalisme quant à l’incapacité de refaire le monde, cette jeunesse a vu ce qui pouvait en advenir : rien sinon l’assurance de la perpétuation de sa violence, peut-être même son aggravation.
Alors, où qu’elle se trouve sur Terre, cette jeune génération se met, comme les précédentes, à songer à sa tâche, sans doute plus grande, et à laquelle il n’aurait jamais fallu renoncer : celle consistant précisément à tout faire pour dépêcher ce monde de se défaire, non pas dans une furie nihiliste vulgaire, mais afin d’en bâtir un autre, bien meilleur. Gageons qu’en tant qu’opprimés parmi les opprimés, les Palestiniens comptent plus que jamais sur elle.
AR
